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Numéro 81

Auteur de recits


Récit écrit par Grégory Covin.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : gregory.covinfreefr



histoire publiée le 21-03-2012
Catégorie :Fantastique, SF, Fantasy, Uchronie
Histoire 8331-g342

Titre : Numéro 81

SF romantic fantasy  Etres imaginaires  Mystère 
 
 

Numéro 81


Chapitre 1


Je crois que ce qui m’a tout de suite plu chez Valérie a été sa façon de dévoiler des
secrets universels. Elle était comme ces bons romans qui, sans oublier de raconter une
histoire, savent révéler deux ou trois petites choses sur le monde qui nous entoure et
qui nous rendent moins bêtes. A cette époque, j’étais professeur de littérature à
l’université de Lettres de Mont Saint Aignan et, selon mes horaires, je déjeunais avec
d’autres confrères. Valérie enseignait les Statistiques aux élèves de premier cycle et
nous nous retrouvions le jeudi, vers 13 heures. Henri, professeur de psychologie de la
petite enfance, nous accompagnait parfois, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’une relation
plus élaborée que celle de simples collègues était en train de se tisser, et nous
laisse seuls. Je crois qu’Henri a été le premier à comprendre que nos différences
étaient ce qui nous réunissaient, consolidant notre attirance un peu plus à chaque
nouvelle parole, à chaque nouveau regard, avant même que je réalise que j’étais
amoureux d’elle.
Quelques semaines avant les examens de fin d’année, nous sommes sortis
ensemble. Je l’ai emmenée au bord de mer, et nous avons marché pendant des heures,
jusqu’à ce que la nuit tombe. Et nous avons parlé. Je crois que nous avons refait le
monde ce jour-là. Un monde dans lequel les mathématiques et la littérature
s’affrontaient avant de se rendre pour s’offrir l’un à l’autre.
Nous nous sommes allongés sur la plage, et Valérie s’est approchée contre moi. Il
faisait froid et le ressac des vagues nous enveloppait tels les draps d’un grand lit
remontant jusqu’à nous. Avant de se retirer pour que le jeu continue. Encore et
encore.
- Dis-moi un autre secret de l’univers, fis-je en observant son visage près du mien.
Et je t’en murmurerai un autre à l’oreille.
Elle m’a regardé. Ses yeux couleur émeraude avaient la noirceur de la nuit et
brillaient, tout aussi constellés d’étoiles.
- Nous connaissons en tout et pour tout un maximum de 80 personnes, m’annonça-
t-elle, fière de me révéler un mystère dont je n’avais jamais eu conscience.
- 80 personnes ? répétais-je. J’en connais bien plus que cela !
- Il doit s’agir de gens que tu connais vraiment. Le prénom, la situation
professionnelle et familiale, sa personnalité. Sa vie. Tu n’en connais pas plus de 80.
C’est statistiquement prouvé.
- Bien, fis-je, une nouvelle fois vaincu. Je reconnais que je ne le savais
pas.
- Je suis une fille étonnante, résuma-t-elle, me faisant rire.
Après quelques secondes de silence, à écouter la mer, ses chants venus du fond des
abysses et colportés par des millions d’êtres, Valérie leva de nouveau la tête vers
moi.
- Alors, quel est donc ce secret que tu gardes jalousement et qu’une
mathématicienne telle que moi n’a jamais entendu parler ?
J’ai plongé mes yeux dans les siens et l’ai contemplée.
- Je t’aime, ai-je alors soufflé contre ses lèvres, avant de les embrasser.


Chapitre 2


Je ne me souviens plus aujourd’hui de tout ce que Valérie a pu m’apprendre, me révéler
au fil de nos conversations passionnées, parfois enflammées. Mais je me souviens
parfaitement de sa théorie des 80 personnes que nous connaissions. 80 personnes
maximum, et pas une de plus. Nous en avons rediscuté, étant donné que j’avais pour
habitude de contrecarrer ses arguments pour lui montrer que son univers ne pouvait
être gouverné que par les chiffres. Et Valérie m’a alors proposé de déterminer quel
était son numéro. D’établir un ordre chronologique de mes connaissances – celles
toujours en vie -, d’allouer par un chiffre ma rencontre avec elle puis de tous les
individus que j’avais rencontrés par la suite et qui m’étaient devenus suffisamment
proches pour qu’ils fassent partie de cette fameuse liste. Après avoir attribué les
premiers numéros aux membres de ma famille, j’en affectais à mes amis d’enfance que je
continuais à voir régulièrement, mes meilleurs amis, ainsi qu’à quelques très bons
collègues que je connaissais depuis longtemps. Valérie arrivait en trente et unième
position, chiffre auquel se rattachait immédiatement sa propre famille, puis ses amis
qui, au fil des mois, étaient devenus les miens, parfois il est vrai par la force des
choses. La liste complète, après y avoir ajouté quelques oublis, atteignait 48 noms.
J’étais loin du compte.
Forts de nos deux salaires, nous avons par la suite décidé de délaisser nos logements
de célibataire pour vivre ensemble. Nos jeux de découvertes ont laissé la place aux
tracas du déménagement, des quelques travaux à réaliser et du temps nécessaire à
l’élaboration d’un havre qui nous ressemble. Nous avons dépensé plus que prévu,
observé les travaux perdurer en regardant les ouvriers d’un sale œil, puis nous nous
sommes lovés dans notre nouveau cocon. Pour en sortir métamorphosés. Une nouvelle vie,
de couple, s’offrait à nous. Avec ses propres mystères et ses incroyables révélations.
Dans les mois qui ont suivi, nous avons lié connaissance avec quelques-uns de nos
voisins - principalement ceux qui vivaient à l’étage en-dessous de chez nous, et un
jeune couple habitant en face. Nous nous sommes invités les uns les autres à dîner,
avons dès lors fait plus ample connaissance, avant finalement de sortir ensemble.
Randonnées à vélo, spectacles. Mentalement, j’ajoutais leurs noms à la liste, sans
vraiment m’en rendre compte.
Je connaissais alors la vie, parfois même les rêves et les aspirations, de 54
personnes. Le nom du chien, de la maîtresse de leur fille – voire de son petit ami
tenu secret -, leurs parents, leurs amis. Au fil des mois, les informations
s’accumulaient, ainsi que d’autres noms. Et à la fin de l’année, j’en arrivais à 60
personnes. 60 individus que je considérais comme de la famille, des amis, ou des êtres
qui me ressemblaient assez pour que l’on ait envie de se voir, de façon cyclique. J’en
perdais le romantisme débridé du littéraire que j’étais pour aimer les chiffres et la
force, parfois même cet aspect rassurant de par leur rejet de tout élément hasardeux,
qu’ils détenaient. Lentement, je me rapprochais de l’extrême limite que m’imposaient
les statistiques. Le chiffre 80 était le sommet de la montagne, et j’apercevais dans
le lointain son pic qui ne se perdait plus dans la brume. Il était à ma portée. A
quelques 20 mètres au-dessus de moi. Encore 20 personnes à découvrir, à aimer
d’amitié, à aimer pour toutes ces choses qu’ils pouvaient nous apporter et que nous
pouvions leur donner. A aimer pour leurs différences et nos ressemblances, pour ce que
nous voyions de nous en eux, et ce qu’ils voyaient chez nous qui leur correspondait.
Cette quête de l’autre qui amenait l’être humain à rechercher cette moitié qui lui
manquait, un autre sexe, mais également à combler son expérience d’une unique vie par
celle de dizaines d’autres. Et ainsi comprendre le monde. Je pense que Valérie aurait
aimé cette explication de ce qui nous poussait à créer notre tribu. Sa cause venait du
fond des âges. Elle nous assurait protection et sérénité. La tribu donnait une raison
à notre existence dès lors que nous faisions partie d’elle.


Chapitre 3


Je n’étais plus le même depuis ma rencontre avec Valérie. Je me sentais plus mature,
et je crois vraiment que je l’étais. Le regard des autres en relation à mon couple
consolidait cet état de fait. Je m’imprégnais de leurs regards qui avaient su affiner
ma personnalité, qui m’avaient en partie façonné en lien à ce que je voulais paraître
et ce que j’étais vraiment. Henri aurait sans doute eu des choses à dire en terme de
psychologie. Peut-être même aurait-il alors pu expliquer ce que signifiait ce chiffre
extrême de 80 personnes. Devenait-on finalement un humain à la personnalité et au
psychisme complètement formés quand nous connaissions 80 personnes différentes,
comblant ainsi nos lacunes, nos expériences du monde que nous n’aurions jamais le
temps de vivre ? Nous apportaient-ils ce que nous ne pouvions obtenir en une existence
à fouler cette humanité ; ses peines et ses plaisirs, ses doutes et ses certitudes ?
Le regard, la sensibilité et les désirs d’une femme quand nous étions un homme ; comme
il était extraordinaire de réaliser comme deux êtres humains de sexe différent
pouvaient se montrer à ce point semblables et si différents.
J’ai aimé les statistiques, presque autant que j’ai aimé Valérie. Ils ont été l’une
des plus grandes découvertes de mon existence, principalement parce que la femme que
j’aimais était mon professeur. Toucher du doigt leurs propriétés était caresser un
corps qui ne vieillissait jamais. Embrasser leur cause était entrer de plein pieds
dans les lois fondamentales de l’univers et faire partie de lui. Valérie était ma
conscience cosmique, ses orgasmes le Big Bang et ses sourires l’éclat de millions de
soleils.
Et Valérie s’est mise à lire de la philosophie, de la bonne littérature, des livres
dans lesquels le hasard faisait bien les choses et surtout pour lesquels les chiffres
n’avaient rien à y faire. Je l’entendais rire, parfois pleurer, au détour des pages.
Comme un guide, je lisais tout ce qu’elle lisait, et nous en parlions. Il y avait une
vérité dans les mots. Dans le Verbe. Une force qu’elle croyait unique aux chiffres,
mais qu’elle avait fini par redécouvrir.
En me tenant par la main.
Lorsque j’ai rencontré le numéro 80 de ma fameuse liste, je ne tenais plus les comptes
à jour. J’avais beaucoup trop de choses à penser, de monde à rencontrer. Tellement
d’amis, de connaissances, de repas en famille. Mes week-end étaient réservés pour les
deux mois à venir, nos parents respectifs se disputaient pour savoir quand nous
allions leur rendre visite, et nous ne parvenions plus à rester en contact avec
certains de nos amis. On se téléphonait, on s’écrivait via mails. Malgré les cahots,
le navire de notre couple n’a perdu aucun de ses passagers pendant l’année qui a
suivi. Les amitiés ont parfois faibli, disparaissant sous quelques grandes vagues,
mais elles ont tenu bon. La personne qui m’a permis d’atteindre le sommet de cette
montagne statistique fut un nouveau professeur à l’université. Un jeune quelque peu
inquiet de se retrouver là, pour sa première année d’expérience. Il venait de Nantes
et ne connaissait personne. Je l’ai pris sous mon aile, l’ai invité à dîner un soir,
et comme on dit, le courant est passé. Célibataire, Valérie a vu là un moyen de lui
faire rencontrer l’une de ses amies de longue date, qui vivait également seule dans ce
vaste monde. Et comme Henri l’avait fait avec nous, nous avons laissé les choses se
faire, nous retirant quand le feu ne nécessitait plus qui que ce soit pour être
alimenté.
Johann a ainsi été l’ultime numéro de la liste. Sans que j’en aie conscience. Peut-
être s’est-il senti redevable envers nous de lui avoir fait rencontrer cette jeune
femme, mais il n’a eu de cesse de nous inviter, de nous contacter. Et malgré notre
emploi du temps chargé, des parents qui attendaient notre visite, des amis qui nous
parlaient de spectacles, de vacances, à vivre en leur compagnie, nous sommes parvenus
à nous voir. A devenir plus que de simples collègues de travail.
J’appris ainsi l’existence du numéro 81 sans le voir. Dénué de sexe, il fut pour
Valérie et moi la cause d’une nuit à boire et à faire l’amour, et à parler d’avenir
jusqu’au petit matin.


Chapitre 4


Valérie a donné naissance à notre fille, le 21 septembre de la seconde année de notre
rencontre. Faisant mentir les statistiques qu’elle avait tant à cœur. Une fois encore,
je n’ai pas tenu les comptes. Je ne me suis pas rendu compte que j’avais atteint le
sommet de cette montagne qu’il y a quelques mois – qui me paraissaient être des
années, tant cette année avait été chargée de rencontres et de bouleversements – je
voulais gravir pour montrer que les chiffres n’étaient pas une vérité. Qu’ils
n’étaient que des chiffres. Et, perdu dans une brume qui ne ressemblait pas à celle
que je connaissais via les mots que je me suis toujours cru apte à comprendre - et que
je pensais présent dans toute chose -, j’ai continué mon ascension. Il ne s’agissait
plus de danger, mais de folie pure. Mais nul n’était assez expérimenté pour s’en
rendre compte et me signaler que, si je courrais à ma perte, j’allais emmener tous les
autres grimpeurs avec moi.
Je crois encore qu’aujourd’hui, je n’appréhende pas le pouvoir des chiffres,
le sous-entendu qui découle de leur signification. Une partie de moi se refuse à
croire qu’aux lois fondamentales de l’univers correspondent des listings de chiffres,
et que les mots n’y ont pas leur place. Le Verbe ne sert finalement qu’à traduire des
numéros, à les rendre compréhensibles à l’esprit humain ; il est le chemin
transitoire, et non l’explication. Le poète n’a jamais été un scientifique et ne le
sera jamais. Il n’est qu’un rêveur qui tente de comprendre le monde, le rendant beau
afin de continuer à l’aimer. Parce qu’il ne pourrait y vivre autrement.
A la naissance d’Audrey, j’ai aimé un être humain comme jamais je ne me le
serais cru capable. Je crois que j’ai pris un peu de mon amour de Valérie pour
apporter tout ce que je pouvais offrir à ce petit être, et qu’elle en a fait de même.
Quand nous nous regardions, c’est notre fille que nous voyions à travers nos yeux, et
non l’autre. A partir de ce jour, j’ai moins aimé ma femme pour aimer ma fille d’un
amour sans faille.
Nous nous sommes rapprochés de nos amis qui avaient également des enfants de
bas âges, délaissant les autres. Ou plutôt, ce sont les autres qui se sont mis eux-
mêmes à l’écart, se rendant compte que nous n’avions plus les mêmes aspirations, les
mêmes conversations. Les mêmes désirs.
Le temps s’est mis à accélérer. L’année s’est écoulée, la suivante s’est
entamée, et Audrey semblait grandir de jour en jour. Toujours plus intelligente,
absorbant la moindre information à sa portée. Je me souviendrais toujours de ce jour
où elle a ri, non de surprise, mais parce qu’elle venait de réaliser qu’elle pouvait
parfois prendre la place du parent et nous celle de l’enfant. Elle pouvait nous
manœuvrer, nous cacher des choses, et rire de nous quand nous tombions dans le
panneau. Je ne me suis jamais autant amusé avec elle que pendant cette période où elle
s’instruisait à chaque seconde, nous testant sa mère et moi. Et, je devais parfois le
reconnaître, j’étais parfois l’élève quand elle se mettait à expliquer le monde à sa
façon, tant il était beau.
J’ai décidé de travailler à mi-temps afin de m’occuper d’elle et d’écrire le roman que
j’avais en tête depuis toujours. J’ai vécu là l’une des plus belles périodes de ma
vie. L’histoire que j’accouchais sur le papier avait mûri, tout comme moi, et
contenait un personnage qui n’existait pas au préalable : une petite fille. Je
réalisais bientôt que mon récit parlait tout autant d’elle, de la découverte du monde
par un enfant, parfois par le regard de ses parents, que de moi.
Le personnage que j’avais en tête depuis des années et que je souhaitais mettre en
scène avait mué, peut-être même avait-il disparu pour me laisser la place, afin que,
même par l’intermédiaire des mots, nous soyons ensemble, Audrey et moi.
L’entrée de la maternelle a été une déchirure, autant pour elle que moi. Puis
nous nous y sommes habitués. Je la conduisais le matin, venais la chercher le midi
afin que l’on déjeune ensemble, et l’attendais encore à la fin de la journée, lorsque
je ne donnais pas un cours à la Faculté.
Notre joie, qui nous semblait légitime et définitive, a par la suite été
entachée par une suite de problèmes d’ordres mentaux chez la mère de Valérie. Audrey
allait dormir chez ses grand-parents maternels un mardi sur deux. Ces derniers
allaient la chercher à l’école à la sortie, et nous la récupérions le lendemain, en
début d’après-midi, étant donné qu’il n’y avait pas classe le mercredi.
Valérie téléphonait à sa mère, après avoir passé plus d’une heure à corriger les
copies à priori mauvaises d’un examen, et avait besoin de faire une pause. Elle avait
envie d’entendre la voix d’Audrey, savoir ce qu’elle avait fait de sa journée. Toute
ces petites choses sans importance qui revêtait pourtant une magie. Celle de l’enfant,
de cet univers que nous avions connu et qui semblait si loin. Par moment, elle avait
même envie d’aller la rechercher afin de la prendre dans ses bras et la couvrir de
baisers. De la regarder pendant qu’elle lui racontait toutes ces histoires de petite
fille.
Après avoir discuté quelques instants avec son père, qui n’était jamais très bavard au
téléphone, Valérie avait décidé d’une date pour inviter ses parents à la fin du mois –
afin de leur rendre leur dernière invitation. Je l’écoutais distraitement étudier les
plats que tout le monde aimait pour s’assurer que chacun y trouverait son compte, puis
de l’heure. Sa mère désirait arriver pour 20 heures, heure à laquelle ses parents
dînaient en général, mais Valérie trouvait que c’était trop tard. Tout autant pour
nous que pour Audrey, qui se couchait rarement après 21 heures.
- Qui est Audrey ? avait alors demandé ma belle-mère.


Chapitre 5


La mère de Valérie est entrée à l’hôpital dans les mois qui ont suivi. Ses
pertes de mémoire ne concernaient qu’Audrey, mais elles étaient devenues plus
fréquentes et prolongées. Elle oubliait d’aller la chercher à l’école, de lui faire à
manger. Voire paniquait quand elle découvrait une enfant qu’elle ne connaissait pas
dans sa demeure.
Les résultats d’examens n’ont pourtant rien donné. Son psychisme semblait
normal.
Lors de l’année qui suivit, Valérie m’apprit que sa mère ne voulait plus voir
notre fille. Ce n’était pas seulement une inconnue à ses yeux, mais la source de son
trouble, de la déficience qui la touchait et que nul ne pouvait expliquer. La fille et
la mère sont allées déjeuner ensemble, quelques semaines plus tard, pour mettre les
choses au point. Jamais je n’avais vu Valérie aussi en colère. A son retour, elle
m’avoua que sa mère avait occulté l’existence entière d’Audrey, de l’accouchement
jusqu’à la dernière fois où elle l’avait vue en tant que grand-mère. Sans en parler à
son père, la mère de Valérie avait brûlé toutes les photographies de l’enfant qui se
trouvaient chez elle.
- Si tu avais une fille, je le saurai, tout de même ! avait-elle hurlé,
pendant le repas.
Je ne comprenais pas comment les médecins n’avaient pu déceler la moindre déficience
mentale, alors qu’il était évident que cette femme – je ne pouvais plus me la
représenter comme étant ma belle-mère depuis qu’elle refusait de voir Audrey –
n’allait pas bien du tout.
Mais les choses ont continué à empirer. Des parents d’une petite fille de
l’école avec laquelle Audrey avait lié connaissance – elles étaient assises l’une à
côté de l’autre en classe - nous téléphonèrent un samedi, en début d’après-midi. Nous
nous gardions les enfants, certains week-end, afin de passer une après-midi en
amoureux, et pour permettre aux filles d’être ensemble en-dehors de l’école. L’enfant,
Jessica si ma mémoire est bonne, a annoncé à ses parents qu’elle ne voyait pas la
raison pour laquelle Audrey devait venir chez eux. Qu’elle ne voyait pas pourquoi elle
devait jouer avec elle. Quand ses parents lui ont rappelé qu’elle parlait de sa
meilleure amie, et qu’ils ne comprenaient pas ce qui était survenu pour qu’elle refuse
de la voir, elle haussa des épaules. La maman de Jessica s’est excusée au téléphone,
simplement confuse. Moi, j’étais paniqué. J’ai demandé à Valérie qu’elle me passe la
mère de Jessica, mais voyant dans quel état j’étais, elle a refusé. Je crois qu’elle a
bien fait, nul n’aurait compris ce qui m’épouvantait. Mais j’étais persuadé que
Jessica ne voyait pas de raison de jouer avec Audrey, simplement parce qu’elle ne
savait pas de qui il s’agissait.
L’existence de ma fille venait d’être effacée de sa mémoire.
Bien évidemment, c’est au fil des semaines que j’ai compris que,
progressivement, Audrey cessait d’exister dans les souvenirs de chacun. Je crois qu’un
signal d’alarme était tiré à chaque fois qu’une soirée entre parents était annulée,
dès que la fille de nos voisins nous annonçait qu’elle ne pouvait gardait Audrey –
cherchant toujours un peu plus ses mots comme si elle ne se souvenait plus du nom de
notre fille -, ou que je plongeais les yeux dans le regard des enfants, à la sortie de
l’école, qui contemplaient ma fille comme si c’était la première fois qu’ils la
voyaient.
Par la suite, l’école nous a posé beaucoup de problèmes. La maîtresse d’Audrey
a téléphoné à Valérie, en pleurs, alors que nous étions sur le point de dîner.
- Je suis désolée, je suis désolée, répétait-elle au téléphone. Je suis en
train de regarder les dessins que j’ai demandé aux enfants de réaliser aujourd’hui, et
il y en a un... Il s’agit de celui d’une fillette, du nom d’Audrey. Je pense qu’il
s’agit de votre fille. Mais je ne comprends pas. Je n’ai aucun enfant qui s’appelle
Audrey dans ma classe...


Chapitre 6


L’histoire a continué à se répéter. A l’université, rares étaient mes
collègues à me demander comment allait ma fille. Alors que je parlais avec eux
autrefois de l’école, de ses progrès, ils ont formé un groupe constitué de parents
dans lequel j’étais exclu. Parce qu’ils ne se souvenaient plus que j’étais père de
famille. Progressivement, ce sont les couples sans enfant qui se sont rapprochés de
moi, implacablement. Alors que je parlais généralement peu avec certains d’entre eux,
c’était comme si nous nous étions toujours connus et appréciés. Donnant la sensation
que j’étais un membre d’une famille encore incomplète, les futurs pères et les futures
mères m’abordaient, me demandant parfois quand j’allais me jeter à l’eau et me
préparer aux nuits blanches, aux pleurs et aux cris, et à aimer un petit être.
Certains étaient choqués quand je leur apprenais que j’étais papa d’une petite fille
de quatre ans et demi. Ils étaient sensés le savoir, et étaient tout autant honteux
d’avoir oublié que furieux de ne pas avoir été mis dans la confidence.
Puis j’ai fini par jouer le jeu, à me faire passer pour un homme sans enfant,
car on commençait à me fuir. A me croire fou.
J’en venais parfois à le croire moi-même. Comment tant de gens pouvaient-ils
être persuadés d’une chose qui était fausse ? Comment pouvait-on remporter une guerre
de croyance, lorsque l’on devenait lentement le seul à croire ?
Comme au bon vieux temps, on a recommencé à m’inviter. Entre couples libres de
ses soirées. Je n’ai jamais raconté à Valérie toutes ces propositions de sorties, tous
ces délires d’hommes et de femmes qui m’annonçaient que cela me ferait du bien de me
retrouver entre gens de mon âge, pendant que nous en avions encore le temps.
- Parce que dès que tu auras des enfants, ça sera fini, tout ça, mon vieux,
m’assurait-on.
Toutefois, c’est via ces conversations que j’ai enfin compris ce qui était en train
d’arriver. Que j’ai pu mettre un doigt sur la cause qui déchirait toujours un peu plus
mon être, sur la raison qui faisait que j’embrassais ma fille plus que de raison,
l’entendant murmurer au creux de mon oreille un Papa ! tout autant amusé qu’intrigué
par cette explosion d’amour qui, effectivement, était trop. Parce que ce n’était plus
de l’amour, quand je la bordais chaque soir, mais une peur de la perdre. Qu’elle ne
soit plus là, au levé du jour.
Je déjeunais à la cafétéria de l’université, en compagnie de deux collègues.
L’un était célibataire et observait toutes les filles qui lui passaient autour, avec
le regard du fauve qui cherche sa proie. Il nous demandait si, à notre avis, untel
était libre, mariée, avec des enfants. Nous inventions ou lui indiquions ce que nous
savions de certains professeurs ou titulaires. Généralement, il n’avait pas de chance
et même celles qui ne lui plaisaient que moyennement étaient prises. Il a alors dit
une chose qui a provoqué un déclic au plus profond de moi, au point que je l’ai
regardé intensément, comme si, sans le vouloir, il venait de révéler le plus grand
secret de l’univers.
- Quoi ? a-t-il fait en me renvoyant me regard.
- Qu’est-ce que tu viens de dire ?
- Qu’il est difficile, arrivé un certain moment dans la vie, de rencontrer du
monde. En-dehors de la famille, on connaît combien de personnes ? Quoi, une douzaine
tout au plus ?
J’ai acquiescé. Je ne lui ai pas dit que j’en connaissais peut-être plus de 80.
Et que c’était peut-être justement là tout le problème.


Chapitre 7


- Quels sont les aboutissants de ta théorie sur les 80 personnes maximum que
l’on connaît ? ai-je demandé à Valérie en rentrant.
Audrey était en train de jouer dans sa chambre, la télé faisait son show dans la salle
sans quiconque pour l’écouter. La maison était bruyante, et donnait la sensation
d’être une entité à part entière qui faisait ressentir son mal être par ces
démonstrations excessives de bruit.
- Comment ça, les aboutissants ? grogna Valérie, qui n’avait pas envie de
parler de mathématiques, épuisée par sa journée de cours.
Une montagne de copies trônait sur la table de salle, comme un paquet de linge sale.
- Que se passe-t-il à partir du moment où le chiffre est dépassé ? fis-je.
- C’est impossible, chéri. C’est une statistique vérifiée. Nul ne connaît plus
de 80 personnes. Il n’y a rien à en dire de plus.
- Oui, mais imagine que ça soit le cas. Qu’advient-il de ceux que l’on a connu
au-delà de cette limite ?
- Mais je n’en sais rien, qu’est-ce que c’est que cette question, enfin !
lança-t-elle. Ecoute, j’ai des tas de choses à faire, on parlera de ça une autre fois,
d’accord ?
Elle a déambulé dans la pièce, avant de s’arrêter et de se retourner vers moi. Je
n’avais pas bougé et levais dans sa direction une feuille de papier noircie de mon
écriture saccadée.
- Qu’est-ce que c’est ? finit-elle par me demander.
- Une liste de noms, annonçais-je, la voix presque tremblante.
- Les noms de qui ?
- De nos amis. De nos familles. Par ordre croissant de nos rencontres.
Curieusement, ce sont ceux que l’on a connus en dernier qui ont été les plus
difficiles à me remémorer.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Johann Coudert. Bertrand Joffet. Céline Courteau. Ces noms te disent quelque
chose ?
- Non, souffla Valérie, qui ne voyait pas où je voulais en venir et qui
commençait à se lasser de cette discussion.
- Emmanuel Collot, Cédric Pétiau, Cécile...
- Je ne connais aucun d’entre eux, m’assura ma femme, tout en me coupant la
parole.
Je me suis frotté les lèvres du doigt. J’avais la gorge sèche.
- Je leur ai donné des numéros. Respectivement, ils sont les numéros 82 à 87.
Deux de ces numéros représentent un couple marié. Céline est une petite fille qui a
l’âge de la nôtre.
- Je te dis que je ne les connais pas. Qu’est-ce que tu cherches à faire ?
- Tu as occulté leur existence, parce qu’ils ne font pas partie de la liste
des 80 noms que nous connaissons. Des 80 noms, et pas un de plus. Tous ceux qui
dépassent cette norme sont oubliés. J’ai fait une tonne de recherches dans nos
classeurs de photographies, dans nos courriers, et toute la paperasse qu’on a
accumulée. Ils y sont. Nous avons passé nos vacances ensemble avec Johann et Bertrand
il y a un peu plus de quatre ans de cela. Tu ne t’en souviens vraiment pas ?
- Mais puisque je te dis que non ! Tu dois confondre, je n’ai jamais entendu
parler de ces gens-là !
Valérie était furieuse. Elle ne comprenait pas ce que j’essayais de faire.
- Notre fille porte le numéro 81, fis-je simplement.


Chapitre 8


Valérie n’a pas été la première a oublier l’existence d’Audrey. C’est moi qui
l’ai oubliée. Par intermittences. Je me réveillais parfois le matin, croyant avoir
rêvé que j’étais père de famille. Heureux de ce si beau rêve, j’en avais souvent les
larmes aux yeux. Avant de réaliser que je l’étais. Il m’est arrivé de regarder les
enfants sortir de l’école en me demandant lequel était le mien. Avais-je un garçon ou
une fille ?
Tant de doutes.
Tant de douleurs.
Avec les semaines qui ont passé, Valérie a réalisé que sa mère n’était pas la
seule à être touchée par ce mal étrange. Egalement à comprendre que sa théorie était
vraie et que, surtout, elle était sans pitié pour tout ce qui ne la corroborait pas.
Parce que, d’un côté, il était possible de connaître plus de 80 personnes, même si
cela révélait de l’exploit. Mais que le chiffre 80 restait et resterait bel et bien
une donnée immuable, quoi que l’on fasse.
J’avais émis l’idée que la mort d’un proche sauverait peut-être notre fille de
l’oubli. Que du numéro 81, elle deviendrait un simple numéro 80, ce dernier sans
conséquence. Parce que cela ne faisait aucun doute que sa mère l’oublierait également.
Valérie serait certainement la dernière à serrer Audrey dans ses bras en sachant qui
elle était vraiment. Qu’il s’agissait là de sa propre fille, de la chair de sa chair.
Mais pour combien de temps encore ?
Malgré le nombre important de nos connaissances, nul ne mourut pendant cette
période atroce. C’était horrible à dire, mais j’étais prêt à tuer quiconque de mes
propres mains pour sortir de ce trouble dans lequel mon esprit se lovait, chaque jour
un peu plus. Et pour sauver Audrey. Mais je savais que ce n’était pas la solution.
Nous avons alors parlé statistiques, avec mon épouse. Parce que si une
statistique menaçait notre enfant, peut-être qu’une autre pouvait lui venir en aide et
la protéger. Valérie mis en avant la Physique Newtonienne, indiquant que pour chaque
action, il y avait une réaction opposée de même force. Qu’il nous fallait découvrir
une force contraire et de même puissance pour contrecarrer sa théorie. Je l’ai
écoutée, mais je ne parvenais pas à comprendre sa logique. Et surtout à envisager une
solution à notre problème. J’avais l’impression d’être un rat de laboratoire, un sujet
d’expérience qui n’avait même pas idée de ce qu’on lui faisait subir. Et de comment
m’échapper de ma cage.
J’ai commencé à oublier le prénom de ma fille dès mon réveil. Je faisais des
efforts surhumains chaque matin pour envisager quel pouvait être ce mot qui persistait
quelques instants au bout de ma langue, avant de disparaître totalement. Parfois, je
me persuadais que je détenais la première lettre, et qu’en réfléchissant quelque peu,
j’allais pouvoir ajouter celles qui suivaient. Cela me fut possible les premiers
jours. C’était comme un jeu de pistes. Je fouillais dans ma mémoires des instants lors
desquels on mentionnait son nom. Valérie l’appelant pour le dîner. Les courbes
maladroites de son prénom crayonnées dans un recoin d’un dessin qu’Audrey avait
réalisé pour nous.
Puis il me fut tout simplement impossible de me le remémorer quel que soit le moment
de la journée. Si Valérie avait connaissance de mes pertes de mémoire, je lui ai caché
le plus longtemps possible la gravité de la situation. J’avais des pense-bêtes dans
mon cartable, mon portefeuilles, parfois même je griffonnais son nom sur ma main. Mais
j’arrivais toujours à perdre les feuilles m’indiquant son nom, à m’effacer mes petits
tatouages. Pour la simple et bonne raison qu’il y avait toujours un moment où je me
demandais à quoi ce mot correspondait.
Et que, ne trouvant pas la réponse, je jetais tout ce qui portait ce nom à la
poubelle.
Bien sûr, Audrey s’est rendue compte de mon détachement envers elle. J’oubliais
parfois qu’elle était ma fille. J’en arrivais même à croire que c’était la progéniture
de Valérie, m’inventant des histoires dans lesquelles je me noyais, cherchant qui
pouvait bien être le père de cette enfant, et la raison pour laquelle elle vivait avec
nous. Et pourquoi maintenant ? Qu’était-il survenu pour que le père de cette fillette
l’ait eu pour lui tout ce temps, et qu’elle nous revienne aujourd’hui, sans même aller
lui rendre visite un week-end sur deux ? Heureusement, au lieu de faire un scandale,
je me persuadais généralement qu’il s’agissait de la fille de nouveaux voisins que
nous gardions le temps qu’ils rentrent du travail. Mais cela n’a duré qu’un temps.
Je ne suis plus allé chercher Audrey à l’école.
J’en oubliais même jusqu’à son existence, bien qu’elle se trouvait dans sa chambre.
Grâce à Dieu, je n’ai pas eu à subir les traitements coûteux et frustrants comme la
grand-mère d’Audrey. Valérie était venue à admettre que la théorie des 80 personnes
suivait son cours, et qu’il n’y avait rien à faire.
Bien qu’elle ne m’en ait pas parlé, je savais qu’elle commençait elle aussi à subir
des pertes de mémoire, et donc à comprendre ce qui était en train de m’arriver. Son
regard qu’elle portait généralement envers cette enfant changeait, jour après jour. Le
doute y avait fait son apparition. Elle entamait le long voyage auquel j’arrivais
progressivement au bout.
Celui de l’oubli pur et simple qu’elle avait une petite fille.
Valérie a fait une tentative de suicide dans les semaines qui ont suivi. Elle l’aurait
sans doute réussi si elle l’avait effectuée lors d’un moment de lucidité complète.
Mais, encore une fois, le doute œuvrait, s’étendant progressivement, et je suis sûr
qu’une part d’elle-même s’est demandée pourquoi elle devait foutre sa vie en l’air
pour un être dont elle n’était même pas certaine de l’existence.
Valérie s’est retrouvée à l’hôpital, seule avec ses pensées. Je suis allé la voir
chaque jour. Cherchant parfois à comprendre ce qui était arrivé.
Etait-ce de ma faute ? Etais-je un mauvais mari pour qu’elle décide de me quitter de
cette façon ? De ne pas croire en l’espoir en des jours meilleurs, alors que la vie
nous souriait ? A son chevet, je lui murmurais, dans un monologue parfois enflammé,
que mes collègues me parlaient de leur envie d’être père, d’être mère. Que nous avions
les moyens, les envies, et tout l’amour qu’il fallait, pour le devenir. Et que c’était
sans doute là le plus beau cadeau à nous faire. Comment pouvait-on vouloir passer à
côté d’une telle expérience ? Je ne comprenais pas son geste.
Valérie n’a pas pu me répondre, dans l’était dans lequel elle se trouvait, mais j’ai
vu des larmes couler le long de ses joues. J’ai tenté d’y voir un signe salvateur, une
prise de conscience que, si nous avions des problèmes, nous allions les résoudre et
vivre ce que l’on était en droit de vivre, comme tous les autres couples. Que je
serais là pour elle. Quoi qu’il arrive.
Ce soir là, quand je suis rentré et que j’ai trouvé une enfant en pleurs dans la
maison, je suis tombé à genoux devant elle, et j’ai pleuré à mon tour.
- Audrey, ai-je répété, le visage enfoncé dans son cou. Ma Audrey...
J’avais oublié son existence pendant toute la journée. Mon cerveau malade ne m’ayant
pas autorisé une seule fois à me remémorer qu’elle faisait partie de ma vie. Je crois
que j’ai pleuré toutes les larmes de mon être, son petit corps pressé contre le mien.
Elle était terrifiée par ce qui était en train d’arriver, hoquetant contre ma joue, et
je l’étais encore plus.
Cela a été la dernière fois où je me suis souvenu que j’avais une fille.


Chapitre 9


Je n’ai pas baissé les bras pour autant. Je n’ai pas laissé les statistiques
jouer leur jeu et remporter la partie. J’ai fait ce que tout père aurait fait, j’ai
cherché une solution, abandonnant les voies de la logique quand celles-ci devenaient
impraticables. Empruntant dès lors des accès plus tortueux, menant souvent à des culs-
de-sac. Mais je n’en revenais jamais les mains vides. J’ai fini par découvrir un
ennemi à la statistique, puis par réaliser que j’avais toutes les armes qu’il fallait
pour me battre. J’ai décidé que si ce n’était pas par les mathématiques que se
trouvait la solution, ayant puisé dans les lois Newtoniennes sans avoir découvert quoi
que ce soit, ça serait par la littérature.
Le dernier jour où j’ai su que j’avais une fille, quand je suis rentré et ai trouvé
Audrey en pleurs derrière la porte d’entrée, se demandant pourquoi nul ne rentrait,
pourquoi nul ne l’avait prévenue de notre retard, je me suis laissé un mot.
Inconsciemment peut-être, je savais que je n’avais qu’un seul moyen d’affronter ce qui
m’attendait, et que je ne pouvais compter que sur moi-même et surtout sur mes propres
connaissances. Je les avais affûtées jour après jour, année après année. Et je crois
qu’aujourd’hui, j’étais prêt à lever les armes et à entamer le combat.
Je me suis écrit une lettre de six pages explicitant en détail ce qui
m’arrivait. Je me suis avoué des choses que j’étais le seul à connaître pour être
certain de ne pas jeter ce message, me demandant quelle était cette folie de me faire
croire que j’avais une fille. A la fin de ce texte, je me suis juré de gagner, avant
de le signer.
Je ne sais pas combien de fois j’ai relu ces six pages. Je les avais écrites
alors que je savais qui était Audrey, et à présent que je l’avais oubliée, tout ce qui
était affilié à elle – comme ces feuillets griffonnés d’une main tremblante - avait
disparu de ma mémoire. C’était horrible de réaliser que c’était comme s’il y avait
deux personnalités en moi. En réalité, c’était terrible de comprendre qu’il y avait
une force qui effaçait ce qu’elle désirait sur le grand tableau noir de mes souvenirs.
J’ai décidé de me venir en aide. De chercher une solution à cet homme
désemparé qui m’avait laissé un mot. Et, à présent que j’avais le recul nécessaire et
sans doute cette absence totale de peur de l’avenir, quant à la vie de cette enfant,
je me suis mis au travail.
J’ai réécrit mon roman dont le titre portait à présent le nom de cette petite
fille. Et comme tout roman qui décrit la vie des gens, j’y ai fait des recherches.
J’ai fouillé dans ma propre vie, et ce dans les moindres détails. Je me suis mis en
relation avec des gens que j’avais connus et qui, principalement, avaient connu
Audrey. Des gens que j’avais fini par occulter, parce qu’ils étaient affiliés à
l’univers d’Audrey. J’ai réécrit cette partie de ma vie que j’avais oubliée, par la
force des choses. Contraint, sans le savoir, sans le vouloir, à perdre chaque bribes
de mémoire que je chérissais. J’ai repris par le début. Ma rencontre avec Valérie. Nos
balades sous le clair de lune, sur la plage. Sa théorie un peu folle des 80 personnes,
au maximum, que nous connaissions. J’ai expliqué à mon premier lecteur, moi-même, tout
ce qui est arrivé qui m’a progressivement amené à voir une enfant surgir dans ma vie
de couple. J’y ai apporté la moindre preuve. L’heure, le jour, les noms de ceux qui
étaient présents, à la moindre occasion. Photographies, courriers, bandes filmées au
caméscope, à l’appui. Et j’ai fini par croire que cet homme qui m’avait laissé un
message avait dit la vérité.
J’ai redécouvert l’école de ma fille, ses amies, sa maîtresse, les parents d’élèves.
J’ai repris contact avec les parents avec lesquels nous parlions, Valérie et moi,
d’enfants, de docteurs, d’éducation. Je suis allé au parc, aux magasins de jouets.
J’ai racheté des peluches, des affiches. Et j’ai reconstruit une chambre de petite
fille à la place de ce qui me tenait lieu de bureau.
Lentement mais sûrement, j’ai refait le parcours me menant à une enfant qui
m’attendait dans un lieu qui m’était actuellement inconnu. Je l’avais placée chez des
gens que je ne me souvenais pas avoir jamais rencontrés, et qui m’avaient promis de la
garder aussi longtemps que nécessaire – j’ai découvert par la suite que j’avais donné
comme excuse que la tentative de suicide de Valérie m’avait bouleversé au point que je
n’étais pas sûr d’être psychologiquement stable pour être présent auprès de ma fille.
Je leur avais laissé un mot, et leur avais demandé de l’accrocher dans la chambre de
leur petite locataire, tant que je n’étais pas de retour. Qu’il fallait qu’Audrey le
lise devant eux tous les jours, pour qu’elle n’oublie pas que son papa l’aimait. Et je
voulais qu’ils soient présents, afin qu’eux-mêmes n’oublient pas ce qu’Audrey faisait
chez eux. Qu’elle n’était pas l’enfant des voisins ou de quelconques amis, mais ma
fille qu’ils gardaient le temps que je me retrouve. Parce que je savais qu’ils
l’oublieraient, un jour où l’autre, s’il n’y avait rien d’écrit spécifiant les raisons
de sa présence.
Je me battais avec et par la littérature, les mots, projetant ma mémoire concernant
toutes ces dernières années sur des centaines de feuilles. Les mots formaient
l’Histoire, le souvenir de tout un peuple, de toute une planète. Ils pouvaient donc
former celle de ma vie. Aucune statistique ne pouvait m’enlever ça. Aucune statistique
n’avait la force de vaincre une mémoire de cette importance. Et je la partageais avec
un maximum de monde, offrant les pages de mon livre à tous ceux que j’avais croisés
pendant ce laps de temps, à la fois si court et pourtant si long.
Malgré mes tentatives, je ne me suis jamais retrouvé.
Je n’ai jamais remis la main sur ce père de famille que j’avais été. Mais je me suis
reconstruit autrement, plus fort sans aucun doute. Des rêves que j’avais que tout ceci
soit vrai, jour après jour en écrivant ce livre, j’en suis venu à le croire puis à en
percevoir l’évidence. Mon amour pour Audrey était toujours quelque part en moi, me
donnant la force de chercher les preuves, les indices, menant à elle. Chaque pas
m’apportant davantage de force, de conviction, et d’espoir.
Jusqu’à la dernière page.

Quand je suis allé chercher Valérie, le jour de sa sortie de l’hôpital, j’avais un
livre sous le bras. J’avais puisé dans mes économies pour éditer, et ce de façon
professionnelle, plus d’une centaine d’exemplaires de ce qui m’avait demandé des
semaines de travail acharné.
Après l’avoir embrassée, après que l’on ait parlé de son état, je lui ai tendu ce qui
devait ressembler à ses yeux au fruit de mes dernières années de labeur. Je me
rappelle qu’il faisait beau, que le vent était frais. C’était une belle journée pour
reprendre de zéro avec l’espoir d’un avenir meilleur. Et je savais qu’il le serait.
- Audrey ? a-t-elle fait, en lisant le titre. C’est un joli prénom. Mais ce n’est pas
le titre que tu avais prévu au départ, si ?
- Non, celui-là est bien meilleur, et je suis sûr que tu vas l’aimer. Et en
relation à ce livre, j’aurais quelqu’un à te présenter, ai-je fait les larmes aux
yeux, pensant à l’enfant qui m’attendait dans la voiture.
A cette petite fille qui était de nouveau la mienne.




Grégory Covin




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histoire gratuite Numéro 81

 

J'ai beaucoup aimé !! je trouve juste un peu dommage que vous n'ayez pas séparé ce long texte passionnant en plusieurs chapitres, cela aurait sans doute facilité la lecture! ... mais ceci est un "détail" ... encore merci et BRAVO - Karine de Bordeaux

 

 

Merci à vous pour vos commentaires. Grégory Covin

 

 

Merci pour votre histoire

 

 

Quelle imagination ! C'est un peu angoissant mais cela a pour effet de tenir en alhène. Bravo pour votre récit. Anne Lise

 





   
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